Rencontre imaginaire avec Fernand Léger
En période de confinement Covid 19, un habitant d'Audincourt vous emmène à la rencontre de Fernand Léger. Un texte fiction qui rejoint la réalité et vous invite à la découverte de l'église du Sacré-Cœur et des vitraux du célèbre artiste.

Les rues sont vides, la ville silencieuse, presque léthargique. Habitant à quelques centaines de mètres de l’église du Sacré-Cœur, j’utilise cette heure quotidienne de déplacement dérogatoire pour photographier quelques vitraux et prendre un bain de lumière si ressourçant pendant cette étrange parenthèse due à la pandémie.
A l’intérieur du bâtiment, j’aperçois un homme d’un certain âge, qui avance lentement dans la travée centrale. Il se retourne et me salue. Je suis surpris de le reconnaître, carrure solide de paysan normand, visage énergique…

Maxime : Monsieur Léger, vous ici ? Quel étonnement et quelle joie de vous rencontrer !
Mais que faites-vous là ?

Fernand LEGER : Oh, je voulais revoir encore une fois cet espace ; il est « habité », n’est-ce pas ? Cette couronne de lumière !…
Mais qu’est devenue votre ville industrielle depuis 70 ans ? Est-ce que mes vitraux sont en résonance avec votre monde en ce début de XXIe siècle ?

Maxime : Eh bien, voilà... nos habitants, comme notre pays et le monde entier lui-même, sont en plein questionnement sur leur devenir. Face à un désastre écologique imminent, fragilisés par une pandémie, nos systèmes économiques et sociaux sont en profonde crise. La vie sur notre planète semble menacée.
Oui, l’heure est probablement arrivée d’une grande mutation.
Mais j’aurais, moi aussi, tellement de questions à vous poser ! Dites-moi, qu’est-ce qui a structuré votre projet à Audincourt, en 1950 ?

Fernand LEGER : Je dirais tout simplement : les lignes, les formes et les couleurs ; ce sont les outils essentiels et la matière première du peintre. Et ces qualités ont influencé toute ma production artistique.
Regardez ici, sur le bandeau de vitraux qui court sous le plafond : les traits continus noirs et d’épaisseurs différentes -les lignes-, les objets représentés… une feuille, un dé, une coupe -les formes-, et les plages de couleurs pures m’ont permis d’animer l’espace.
Mais en fait, c’est l’ami Dominicain Pierre Marie-Alain Couturier qui m’a embarqué dans l’histoire. Il avait compris ma recherche plastique, proche de l’abstraction, et les essais de déploiement mural de mes créations.
Il faut dire aussi que Couturier était en bagarre avec ses confrères au sujet du renouvellement de l’art offert aux Catholiques… Il voulait que l’art sacré s’ouvre à la modernité industrielle… qu’il soit au diapason de son temps.
Nous nous sommes rencontrés pendant la guerre aux USA, à l’Institut Français d’Art Moderne. C’était à New-York. Et nous étions faits pour nous entendre.

Maxime : Mais… pourquoi Audincourt ?

Fernand LEGER : Eh bien, ça a du sens.
Je rêvais de réaliser une grande fresque que j’avais appelée « Les constructeurs » pour les travailleurs de Renault. Les militants CGT et des ouvriers ne l’ont pas comprise… le projet a été refusé. Le cœur à gauche, j’ai accompagné le Parti Communiste en 1945. Et je voulais résolument donner à mon art un rôle social, compréhensible et utile au peuple ouvrier.
Mais j’ai toujours refusé l’endoctrinement esthétique. Je suis un créateur libre !
Et puis, Couturier et moi… nos années étaient comptées. Nous sentions que nous accomplissions une belle œuvre. Lui, blessé comme moi à la grande Guerre et en mauvaise santé, donnait toutes ses forces pour cette liberté artistique assumée au cœur de l’Église catholique. Moi, j’avais 69 ans, j’expérimentais pour la première fois les dalles de verre pour réaliser mes compositions.

Eglise du Sacré-Coeur à Audincourt
Eglise du Sacré-Coeur à Audincourt (extérieur)
Vitrail église du Sacré-Coeur à Audincourt
Eglise du Sacré-Coeur à Audincourt
Baptistère de l'église du Sacré-Coeur à Audincourt
Vitrail église du Sacré-Coeur à Audincourt
Choeur église Sacré-Coeur Audincourt

Maxime : Ah, c’est à cause de ça, la lumière ?

Fernand LEGER : La lumière et la couleur…
La couleur est une nécessité vitale. C’est une matière première indispensable à la vie, comme l’eau et le feu.
Après le désastre des deux guerres, après ce goût de cendre et de désolation… dans cette grisaille, il fallait que les artistes soient à la hauteur, que leur art s’adresse à chacun et soit capable de réenchanter le réel !

Maxime : Mais, on ne voit pas de visages dans vos motifs…

Fernand LEGER : Pas besoin.
J’ai choisi des signes simples, accessibles : des oiseaux, un arbre, des feuilles, des nuages, une main, et les cordes, la roue, une échelle, des outils … le quotidien des travailleurs. Je me sentais artisan d’un monde nouveau… ce monde qui aujourd’hui se présente à vous. N’est-ce pas ?

Maxime : Oui, un monde encore flou et fiévreux… que je voudrais plus humain, paisible, ouvert… généreux, vivant. D’ailleurs, je vous l’avoue… je suis hypnotisé… par votre vitrail central aux cinq soleils, sur fond bleu encadré de rouge. J’ai l’impression qu’il m’aspire. Et, comme on passerait à travers une fenêtre, qu’il cherche à me faire entrer dans un autre espace… une sorte d’ouverture sur l’Univers. C’est très troublant…

Fernand LEGER : J’éprouve moi-même une grande émotion face à l’imposante mosaïque de l’ami Bazaine. Il n’a pas hésité à se confronter à la problématique de la matière, avec ses milliers de tesselles.
Quelle énergie déployée sur cette façade, et quel foisonnement ! Je me souviens, Jean disait « l’art ne conclut jamais, car il procède de l’incertitude ». Bazaine était un chercheur de sens… Les gens l’ont critiqué… Mais, j’ai aimé travailler en collaboration avec lui et Couturier qui l’encourageait, et Jean Barillet -ce formidable maître verrier-, et aussi avec Maurice Novarina qui nous laissait toute liberté de création !

Maxime : Ah, mon heure de sortie arrive à son terme. Vous reverrai-je ?

Fernand LEGER : Certainement… Regardez la tapisserie en face de nous : les gerbes de blé, le raisin, les poissons… tout comme la puissance des couleurs des vitraux, sont une promesse d’abondance de vie.
Pour moi la vie simple, concrète, belle, généreuse, a marqué tout mon art. Mes racines sont agricoles, savez-vous ? Mon père vendait les bovins...
Cette tapisserie… pourrait toucher de très près la réalité de demain, du moins je crois. Une société sans frénésie, posée, respectueuse… sachant vivre naturellement dans le Beau, sobrement. Voilà qui pourrait apporter des réponses à votre question d’une société à réinventer !
Alors, bien sûr nous nous retrouverons : dans cette tapisserie, dans les jeux de couleurs et la lumière diffusée par les vitraux !
Ils seront là aussi avec moi les amis : Jean Bazaine, Couturier, Maurice Novarina, Le Moal … Etienne-Martin !

François NAGELEISEN

> Eglise du Sacré-Coeur, rue du Pauvrement à Audincourt. Ouvert tous les jours sauf offices religieux. Entrée libre.